Le White Cube ou l’archétype du contenant psychologique moderne

2011

Conférence donnée lors de l’exposition Ici, exposition des Lauréats du Prix de la ville de Nantes pour les Arts Plastiques, Nantes

Propos :


L’Histoire peut cacher des liens secrets.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, période de reconstruction en Europe, avec le génie génétique, commence une période entièrement nouvelle. L’homme peut manipuler les génomes et fabriquer de nouvelles molécules en quelques années. Il peut aussi se détruire lui-même d’un seul coup par la bombe atomique, ou modifier le cycle de la vie et de la mort des cellules. C’est un temps neuf qui change radicalement le rapport à la vie et à la mort. Les possibilités d’administrer des chocs vitaux ou mortifères se multiplient.

Secrètement, à partir de 1953, la CIA finance un programme : le MK-Ultra, dont le but est d’expérimenter sur le vivant des techniques de contrôle mental. Dans ce cadre, un psychiatre états-uniens, le Dr. Ewen Cameron, est recruté parce qu’il est l’auteur d’une théorie sur la “conduite psychique”, parue dans l’American Journal of Psychiatry. Son idée est d’effacer la mémoire d’un sujet dit fou, pour reconstituer complètement une psyché. Après avoir fait “page blanche” du cerveau, il dispose d’un espace libre sur lequel re-programmer une mémoire. Ses moyens sont simples : électrochocs à haute dose, injections de nombreuses drogues, privation sensorielle et écoute en boucle, jusqu’à 101 jours, de bandes sonores répétant les mêmes injonctions. Sous les mains de Cameron, l’esprit se mécanise pour se transformer en disque-dur.

A la même époque, pas si loin de là, le modernisme en art trouve peut-être son aboutissement avec le White Cube : cet espace de monstration de l’art fait aujourd’hui autorité, et n’a jamais pu être complètement remis en cause. Dans cet espace artificiel, saturé de lumière et pourtant sans ombres, la perception est déplacée de la vie vers les valeurs formelles. L’individu qui y pénètre devient, dès le seuil franchi, un spectateur. “Il se penche et scrute, avec un peu de gaucherie (...) se lève et s’assoit sur commande, s’allonge et même rampe”, malgré lui, parce qu’on lui aura dit. Son corps se raidit, sa colonne vertébrale se redresse, ses mouvements ralentissent. La solennité qu’exprime son corps est l’incarnation induite par le caractère sacramentel du White Cube.

Relisant le livre de Brian O’Doherty, White Cube, l’espace de la galerie et son idéologie, tout en y cherchant les corrélations avec le Projet MK-Ultra, je fais converger ces événements pour extraire de l’Histoire un esprit prométhéen qui guide selon moi ces projets a priori disjoints. Je m’appuie également sur des oeuvres emblématiques de l’histoire de l’art pour raconter comment les peintres ont réussi à faire exploser le cadre et dans un mouvement inverse, comment le White Cube est devenu le nouveau contenant psychologique de l’art contemporain, perpétuant jusqu’à l’espace, l’esprit moderne.

séquence d’un génome humain

champignon atomique

Dr Ewen Cameron

contrôle mental

Erased De Kooning, Robert Rauschenberg, 1953

Tête mécanique, Raoul Hausmann, 1919

white cube

Città ideale, Panneau d’Urbino, auteur non attribué, 1460-1500

Der Mönch am Meer, Caspar David Friedrich, 1808-1810

Images illustrant la conférence

You, Urs Fischer, 2007

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